J’avais parcouru la majeure partie de l’Europe et certaines régions d’Asie lorsqu’une nouvelle opportunité se présenta : un nouveau pays. On me l’avait dépeint comme un rêve : une culture ancienne, l’art jaillissant de chaque recoin, et une cuisine servie avec une telle révérence qu’elle en devenait une religion. Chaque parcelle de terre était imprégnée d’histoire, chaque village ressemblait à une toile minutieusement élaborée par un maître.
Mais même avant le voyage, cette image policée commença à s’effacer. Les ombres s’accumulaient plus souvent – des nouvelles de sang et de peur emplissaient l’air. Les fils du trafic de drogue tissaient une toile, les meurtres et les vols se multipliaient, et des foules de réfugiés, tels des flux incessants assaillant les frontières, ébranlaient l’ordre ancien du monde. Je me dirigeais vers l’endroit où tout convergeait – une ville enveloppée de rumeurs sombres, un lieu où la beauté dissimulait un danger mortel. C’était Marseille. France.
Tout était censé être simple – retrouver un ami, nager dans la Méditerranée, s’imprégner de cette romance légendaire. Au lieu de cela, je me suis retrouvé sur un autre continent, en pleine Amérique. Mais cela vint plus tard.
Pour l’instant, je voulais simplement atteindre la ville avant la tombée de la nuit. Si je n’y parvenais pas, les ennuis commenceraient – passer la nuit dans la rue serait le moindre de mes soucis. Je l’imaginais vaguement : la mer, du vin, peut-être quelques « bonjours » lancés dans l’air. La réalité, comme d’habitude, avait d’autres plans. Le voyage fut une véritable épreuve. De Cologne à Luxembourg, chaque heure s’étirait comme une éternité. La route semblait interminable. Le temps rampait, comme s’il ralentissait délibérément mon chemin. Puis la frontière française – encore du temps, encore des wagons de train. Et je devais atteindre le sud lointain. Je me dépêchais, comptant les minutes. La nuit tomba avant que j’y arrive. Le train entra en gare alors que l’obscurité enveloppait les rues. J’étais en retard.
En descendant du train, je commençai à réaliser la situation dangereuse dans laquelle je m’étais embarqué. Marseille ouvrit ses mâchoires d’obscurité devant moi, et plus j’avançais vers mon hôtel, plus je m’enfonçais dans ses profondeurs. Chaque pas m’entraînait plus loin au cœur des ténèbres, jusqu’au bord du centre-ville, où des maisons abandonnées et des ruines murmuraient des secrets oubliés. Au-delà du centre-ville s’étendait un quartier ombragé – un endroit où les rues semblaient désertées, où des murmures de danger flottaient dans l’air, et où la nuit semblait avaler la règle de droit. Je ne savais pas que mon hôtel s’y trouvait. Personne ne m’avait averti que j’avais réservé un séjour dans les bras de l’obscurité.
La ville était un cocktail étrange – le poli français mêlé au murmure arabe de l’Orient, des immeubles modernes élevés à côté d’allées médiévales sinistres, et les élégantes façades haussmanniennes du XIXe siècle, majestueuses et gracieuses, noyées dans des piles d’ordures. Les rues gisaient silencieuses, vides à l’exception des sans-abri qui glissaient le long des murs comme des ombres égarées. J’entrai dans ce monde, et il s’abattit sur moi – odeurs, couleurs, tout si loin de l’Allemagne et de l’Ukraine familières. Et j’aimais cela – ce mélange de mystère et de danger, l’éclat de la vie moderne se mêlant à l’esprit de l’ancienne Massalia.
Les rues, faiblement éclairées par des lanternes, semblaient interminables, et les ombres des vieux bâtiments s’étiraient vers moi, comme pour me traîner dans le vide. J’errai à travers un labyrinthe d’allées médiévales jusqu’à atteindre le port nocturne. C’était le seul coin animé de la ville, où la foule donnait une illusion de vie. Des foules de gens se pressaient – discutant, riant, sans même remarquer qu’ils pouvaient se faire poignarder ou voler à quelques pas. La ville les attirait comme un aimant, et ils se frayaient un chemin, insensibles au risque de perdre leur portefeuille ou leur souffle. Le port était jonché d’innombrables bateaux et yachts, leurs mâts dressés comme une forêt rongée, tandis que les vieux bâtiments autour fixaient du regard avec des fenêtres – noires, vides, comme des orbites ayant avalé la lumière. Je levai les yeux, et au-dessus de tout cela, sur une colline dominant le labyrinthe des rues, se dressait la Basilique Notre-Dame de la Garde, sa Vierge dorée scintillant dans la nuit comme une étoile qui appelle mais ne sauve pas. L’obscurité enveloppait les rues, lourde, presque tangible, tandis que la basilique luisait faiblement au loin, comme une promesse sur le point de se dissoudre. Tout était si mystérieux que j’en oubliai presque à quel point on pouvait disparaître ici pour toujours.
J’avais raté l’hôtel – il n’ouvrirait qu’au matin. Désormais, je ne pouvais que continuer à errer dans la ville, en me dirigeant lentement vers lui. Après le centre, je décidai de partir dans sa direction, en serpentant à travers Marseille nocturne. L’air portait encore les derniers échos de l’été – chaud, mais pas la chaleur étouffante de juillet, avec une légère humidité qui collait à la peau. Je pensais que ce serait une simple promenade nocturne – le centre céderait la place à des immeubles modernes, l’architecture ancienne fondrait en boîtes de béton, et quelque part parmi eux se trouverait mon hôtel, appelant comme un mirage. Mais pas de chance.
Le centre s’arrêta brusquement. Puis vint le quartier – celui que les guides touristiques ne mentionnent pas. Ici, la réalité semblait se fracturer. La ville gisait morte – vide, sans vie, pleine de ruines et de bâtiments abandonnés. Les lampadaires ne fonctionaient pas ; leurs poteaux rouillés pointaient comme des pierres tombales, et la lumière suintait de nulle part, grise et maladive, éclairant des fragments de réalité comme si quelqu’un déchirait une photographie du monde. Un silence menaçant étouffait l’air, si épais que j’entendais ma propre respiration comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre. L’air était humide, teinté d’un goût métallique, comme si la mer et le port proches l’avaient imprégné de rouille. Le vent soufflait régulièrement, trop lisse, presque figé. Des maisons abandonnées se tenaient là, grimaçant avec des vides sans fenêtres, leurs murs fissurés ressemblant à des visages si on les regardait de biais. Et là, parmi ces ruines, se cachait mon hôtel – sombre, comme un autre fantôme du quartier.
Dans un endroit comme celui-ci, je devais attendre le matin. Les heures rampaient comme des ombres sur les murs, et je comptais les minutes dans le silence ominous qui pesait encore, même lorsque les premiers rayons perçaient la grisaille. Enfin, l’hôtel ouvrit. Je déposai mes affaires, avalai rapidement un en-cas – une baguette croustillante, de la confiture, un café fort avec un soupçon du goût du port – et sortis retrouver un ami que je n’avais pas vu depuis deux ans. Son visage, familier mais légèrement altéré par le temps, m’attendait au centre-ville, où Marseille prétendait être vivante. De lui, j’appris un incident survenu ce matin-là – une histoire qui rendit l’air aussi lourd que la nuit. Ma marche à travers les ruines, où chaque coin était prêt à vous planter ou à vous piquer votre matériel, s’était, curieusement, déroulée sans encombre. Qui aurait deviné que le vrai danger attendait non dans les mâchoires de l’obscurité, mais au cœur de Marseille, en plein jour ?
En se reposant près du port, un ami de mon ami avait baissé sa garde. Il avait oublié où il était. Une fille s’assit à côté de lui, et pendant qu’ils discutaient agréablement, une ombre glissa de la foule, arracha rapidement son sac et disparut dans les allées. Et qu’y avait-il dedans, demandez-vous ? Tout – passeport, argent, cartes bancaires, smartphone. Tous les biens qu’il avait à ce moment-là. Et il avait eu la brillante idée de tout mettre dans un seul sac et de l’apporter à Marseille – une ville où on vous dépouille avec le sourire, et c’est le meilleur scénario. Les rumeurs disent qu’on vous égorge ici juste pour gagner du temps. L’histoire devint sombre : la police française, étouffant de rire, griffonna un rapport et renvoya ses amis.
À mesure que la brume de la nuit se levait, la ville révéla un autre visage. C’était une éblouissante cité blanche du sud avec un charme français typique. Un soleil chaud inondait les rues, caressant la peau d’une chaleur douce, tandis que l’air portait l’arôme d’un parfum français exquis – comme du Guerlain mêlé à l’haleine salée du port. Les façades des bâtiments s’écaillaient mais portaient leur âge avec fierté, comme des bijoux antiques. Marseille vit sur des vibes solaires, sans jamais mollir mais sans se presser non plus – juste respirant à son propre rythme. Sur les terrasses, les gens sirotent lentement leur café, observant les passants comme s’ils étaient des acteurs dans une pièce de rue. Son esprit est portuaire, rugueux, brûlé par le soleil, à moitié légal. Rien ici n’appartient à un seul peuple, une seule nation. Odeurs, visages, langues, souvenirs – tout est mélangé, étranger mais familier. Chaque rue a son nom et sa cicatrice. Chaque café abrite l'ombre d'un vieil homme qui a bu son dernier pastis, fixant le vide.
Il me restait maintenant à faire la connaissance des copains de mon ami. Parmi les Ukrainiens ordinaires, un Biélorusse se distinguait sous le surnom d’Antib. Il en avait assez de vivre dans la Biélorussie pluvieuse et décida de s’installer dans le sud ensoleillé de la France. Mais comment faire ? En France, il est généralement difficile d’obtenir le statut de réfugié si l’on ne vient pas des anciennes colonies françaises. Et voilà qu’Antib joua devant les Français un drame digne d’un Oscar : il était un transgenre malheureux, humilié par le régime de Loukachenko. Pour se sauver, il avait fui en France, où l’on soutient toujours les droits de l’homme. Selon lui, pour plus de dramatisme, on pouvait ajouter de la folie — baver, faire pipi sous soi, simuler l’épilepsie en se tordant comme une victime torturée du régime. Et qu’a fait mon nouveau copain une fois installé en France ? Travailler ? Apprendre le français ? Bien sûr que non.
Antib m’a révélé un monde nouveau, jusque-là inconnu — le monde des squatteurs professionnels et des okupas. Les okupas, ce n’est pas simplement squatter une maison. C’est l’art de vivre hors des règles, d’élever le sans-abrisme au rang de profession et la survie en idéologie. Il ne demande pas. Il entre, sourit, et ta maison devient son refuge. Et toi, tu n’es plus qu’un hôte dans ta propre ombre.
Antib a déclaré qu’il n’irait pas aux cours de français — là-bas, il y a surtout des Arabes, et ce n’est pas son genre de fréquenter ces gens-là. Travailler, il ne le fera pas non plus — on trouve de tout à la décharge. Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est son histoire avec le logement. Il s’est simplement installé dans une villa étrangère, se pavanant comme dans son propre manoir. Il y a vécu jusqu’à ce que les propriétaires débarquent. L’ont-ils expulsé ? Non, ils voulaient le garder comme gardien. Et Antib, pas idiot, leur a fait une proposition qu’ils ne pouvaient, selon lui, refuser : que les Français le paient pour qu’il vive comme un roi dans leur maison. Magnifique. Naturellement, après ça, ils l’ont jeté dehors en un clin d’œil.
Les lois modernes ne cessent de surprendre : vis quelques jours dans l’appartement d’autrui, et tu peux y rester. La police ne te fera rien, mais les propriétaires, eux, auront mal s’il t’arrive quelque chose. Oh, quels problèmes les attendent. En Californie, les vols de moins de mille dollars sont une broutille dont la police ne s’occupe pas. Imaginez : emportez des smartphones, des marchandises des magasins — tout est à vous. En France, la pression sur la police complique les choses, avec les tentatives de la brider. Cela dit, elle ne se précipite pas non plus au combat — rappelez-vous l’histoire de mon ami, où les flics ont simplement éclaté de rire, ou les quartiers où ils n’osent pas mettre les pieds. Parfois, comme des invités indésirables, ils coupent les sirènes et accélèrent pour traverser un quartier indésirable. Et il arrive, comme dans les banlieues de Paris, que les immigrés locaux les attrapent par le col et les jettent dehors comme des chatons trempés d’urine. En Allemagne, les islamistes ont organisé un concours sanglant : qui sera le plus inventif pour éliminer les Allemands — par des massacres sur la piste de danse, des attentats à la bombe ou en les fauchant comme des quilles au bowling. Ce carnage n’a pas encore désigné son vainqueur. La même atmosphère, imprégnée des récentes émeutes, flottait à Nice, et c’est là que mon nouveau copain m’invitait à aller, comme si de rien n’était.
Après Marseille, les lieux se mirent à défiler en kaléidoscope effréné — Nice, Cannes, Antibes, Toulouse, Lisbonne… et quelque part au loin, derrière l’horizon, l’Amérique faisait signe. Tout se fondait en un ruban flou de paysages et d’attentes. Mais Nice m’appelait en premier. Station balnéaire célèbre, tout en éclat de yachts et de palmiers, mais avec des secrets tapis derrière le vernis. Derrière la splendeur de la Côte d’Azur se tapissaient des ombres — cours abandonnées, luxe fané et l’impression que sous cette beauté quelque chose s’était éteint depuis longtemps, mais continuait de murmurer par les fissures.
Antib m’invitait à découvrir Nice et sa ville « natale » d’Antibes, les décrivant comme le dernier paradis sur terre. Mais, sans surprise, il disparut aussitôt — je ne l’ai plus jamais revu. Finalement, je me retrouvai seul à Nice. Arrivé tard le soir, je partis me promener le long de l’incroyablement longue Promenade des Anglais — une enfilade de demeures luxueuses dans les styles baroque italien, Belle Époque et Art nouveau. Sur l’asphalte glissaient des ombres — silhouettes courant, vélos, vieillards sur les bancs, amoureux fumant en silence. Le jour, la mer ici n’est pas simplement bleue, mais d’un azur éclatant, comme sur les cartes postales. La nuit, elle devint totalement noire. Ciel et mer se fondirent en une seule abysse d’encre, comme si derrière la ligne du rivage rien n’existait — un vide absolu. Seuls, de temps à autre, des feux d’avions scintillaient dans cette abysse, comme des étoiles lointaines, rappelant que le monde existait encore quelque part.
En rentrant à l’hôtel, je réussis bien sûr à me perdre. En quittant la belle ligne des villas de la Promenade des Anglais, j’ai comme franchi le seuil d’une autre réalité. De l’autre côté des villas se cachait un monde tout différent, qui rappelait douloureusement Marseille. La voie ferrée, comme une frontière invisible, coupait la ville en deux. Ici, plus de baroque, plus d’effluves de parfums, plus de glamour azuréen. Seules des barres d’immeubles récentes, le chaos des voitures et un labyrinthe perpétuel de chantiers sur les routes. L’espace d’un instant, Nice dévoila son côté sombre : odeur d’essence, ombres des cages d’escalier, un léger frisson dans le dos — le même cocktail marseillais de liberté et de danger.
Mon voyage accélérait, et il restait de moins en moins de temps pour les autres villes. Après m’être plongé le matin dans l’azur irréellement transparent de Nice, je quittai la ville. Cannes, une nouvelle perle du sud, défila sans m’accrocher autrement qu’avec une dose supplémentaire de clinquant. Puis ce fut Antibes, avec son port d’une sérénité absolue, comme gardé par un géant. Un colosse démesuré, les bras autour des genoux, contemplait la mer infinie, comme s’il en protégeait les secrets. Les villes se succédaient comme des photogrammes d’un vieux film, et je filais plus loin, sentant la Côte d’Azur se dissoudre peu à peu dans la brume derrière moi.
Quelque part au loin, le rêve américain continuait de faire signe, mais j’ai décidé de savourer encore un peu la France. Peu de villes ici refusent d’imiter Paris. Dijon, par exemple, est surnommée le petit Paris — ça sonne fort, mais ce n’est qu’une ombre de la capitale. Rare sont celles qui peuvent défier Paris pour de vrai. Toulouse est de celles-là.
L’opposition entre Toulouse et Paris se perd dans les siècles. Au Moyen Âge, ce n’était pas Paris, mais Toulouse qui était le cœur culturel de la France. Elle dictait les modes, sa culture des troubadours s’est répandue dans toute l’Europe, allumant dans les ténèbres médiévales le feu de la romance et de l’amour.
Comme un papillon, Toulouse s’est approchée trop près du feu interdit et s’est consumée dans sa flamme noire. Des profondeurs de la Perse, d’une obscurité plus ancienne que les étoiles, vint le danger — silencieux et impitoyable. Il étouffa les chants des troubadours, réduisant la romance en cendres.
L’étincelle qui embrasa Toulouse et tout le Languedoc fut celle des hérétiques manichéens. Dans la lointaine Perse, où les sables murmurent des dieux oubliés, ils tissaient des prêches imprégnés de fumée et de folie. Sous des étoiles qui avaient vu naître le monde, ces prêtres des ténèbres vénéraient le feu — non celui qui réchauffe, mais celui qui dévore les âmes. Leurs rituels, tapis dans les grottes d’Iran, engendraient des visions de fin du monde. Finalement, la secte fut rayée de la carte en Iran, mais ses éclats, comme une fumée noire vénéneuse, se répandirent dans le monde, empoisonnant le cœur de Toulouse.
Ils se disaient les purs. Les autres les marquaient d’hérésie. La vérité, comme la cendre, filait entre les doigts. Les Cathares croyaient que ce monde était déchu, faux, créé par un principe mauvais. Ils cherchaient à marier le christianisme au poison des doctrines manichéennes, à purifier la terre de la souillure. Mais leurs rêves partirent en fumée dans les guerres albigeoises. La croisade, comme un vent noir, balaya le Languedoc, ne laissant que fumée et ossements. Le sud de la France fut « purifié » — non du mal, mais de ses habitants. Aux croisés qui demandaient quoi faire des simples croyants, la réponse fut simple : « Tuez-les tous. Dieu reconnaîtra les siens. » Les ruelles de Toulouse, qui chantaient l’amour, s’imprégnèrent de fumée et de sang ; la ville, jadis flambeau de l’Europe, s’effondra en cendres.
Le Languedoc, ce pays de pierres rouges et de vieilles cicatrices, est étrangement lié à mon personnage préféré — Indiana Jones. Paradoxe : l’image de l’infatigable chasseur de nazis fut calquée sur un archéologue nazi. Ici, à Toulouse, un agent de l’Ahnenerbe fouillait à la recherche du Saint Graal. Pour les Cathares, le Graal était le chemin vers la « vraie lumière » ; pour les nazis, une super-arme ; pour Indiana Jones, une relique dont la puissance se dissolvait dans les questions de vie et de mort. Je marchais dans ces rues, et les ombres des Cathares, des croisés, des SS, des aventuriers murmuraient dans le vent.
Toute la ville était imprégnée d’ancienneté et d’un seul style rouge — des murs de brique qui se souvenaient des troubadours aux pavés écarlates du sang cathare. Chaque pas résonnait de l’écho du passé. Le soleil se couchait, baignant Toulouse de rayons pourpres, comme pour ranimer une toile de bataille médiévale. Les tours projetaient des ombres comme des lances, l’air vibrait d’un invisible — prière ou malédiction. Dans cette lueur rouge, les murs respiraient, gardant la douleur et la gloire. Mais ma route menait plus loin.
Je suis arrivé de nuit dans la ville au carrefour des mondes — ancien port où l’Atlantique rencontre l’Europe. Lisbonne. Ce n’était qu’une escale vers le Canada, mais quelque chose dans son silence nocturne m’appelait. Il me restait peu de temps avant le prochain vol, et j’ai décidé de ne pas en perdre une miette — absorber cette ville inconnue avec son air salé et la lumière tremblante des réverbères.
Pourtant, les heures sans sommeil se faisaient sentir. La frontière entre rêve et réalité s’effaçait, et Lisbonne devenait un mirage — un rêve côtier éveillé.
Presque aussitôt, je me suis perdu dans le labyrinthe de la vieille ville. Les ruelles pavées et étroites de l’Alfama, comme des artères palpitantes, m’entraînaient toujours plus profond dans son cœur, là où le temps avait depuis longtemps perdu le compte. Les murs humides gardaient le souffle des siècles, l’air était saturé de sel, de pierre et d’une tristesse insaisissable — comme si la terre se souvenait de ceux qui n’étaient pas revenus de la mer. Des cafés bruyants et des petites places serrées s’échappaient les mélodies mélancoliques du fado — chansons des épouses ayant perdu leurs hommes dans les vagues.
Pour ne pas m’écrouler de fatigue, je suis entré dans une minuscule cafétéria. Derrière le comptoir se tenait une femme très belle — pâle, aux cheveux d’un noir bleuté et aux yeux sombres comme l’abîme marin. Elle se déplaçait avec légèreté, presque en dansant, servant le café avec la précision d’un jongleur et la grâce d’une Esmeralda de rue. Je n’ai pas tout de suite compris pourquoi je ne pouvais détacher mon regard — la fatigue bourdonnait dans mes tempes, et elle semblait un rêve dans lequel on voudrait s’attarder.
En quittant la cafétéria, j’ai décidé de trouver le château de Lisbonne, qui dominait la ville. En montant une ruelle qui serpentait brusquement vers le haut, j’ai aperçu à côté la cathédrale Sé de Lisboa, noyée dans la brume nocturne. Elle paraissait ancienne et sinistre, comme calcinée — esprit des temps passés, blessée par le terrible tremblement de terre de 1755, après lequel l’empire semblait s’être effondré dans l’abîme sans jamais se relever. Ses tours romanes noircissaient comme des os rongés par les ans.
Soudain, un rugissement sauvage déchira le silence. Un vieux tramway surgit des ténèbres, tel une bête oubliée d’un rêve — métallique, peinture écaillée, vitres embuées où scintillait faiblement une lumière jaunâtre. Il passa près de moi avec un tel grondement que mes oreilles se bouchèrent. À l’intérieur, des silhouettes à peine discernables défilaient — floues, mais terriblement réelles, faisant courir un frisson sur la peau. Le wagon semblait ne pas rouler sur les rails, mais glisser hors du temps, comme une ombre d’une autre dimension.
Enfin, parvenu sur les remparts du château, j’ai contemplé la panorama de toute la ville. Aussi loin que portait le regard, Lisbonne était comme saupoudrée d’une poussière dorée, et les minuscules points lumineux en contrebas ressemblaient à des étoiles scintillantes. Un luciole passa près de moi — une étincelle solitaire, comme échappée de cette mer d’étoiles.
Deux heures plus tard, j’étais déjà à l’aéroport, laissant derrière moi Lisbonne avec son fado et son vent salé.
Après elle — la Provence, monde de ruines romaines, châteaux médiévaux et paysages dignes de Van Gogh ou Cézanne, où les rues respiraient le soleil, la mer et l’arôme du café frais.
Un monde où la vie n’est pas agitation, mais danse avec l’instant, où chaque pas est chargé de sens et de plaisir. C’est l’art de vivre, gorgé de soleil et de lenteur, où tout est caché dans les détails. Art de vivre.
Deux heures plus tard m’attendait un univers totalement différent — le Nouveau Monde.
Après tant de jours de voyage, j’arrivai enfin à Toronto — but principal de mon périple. Nouveau Monde, nouveau monde — semblant proche de l’Europe, mais tout y était différent.
Avant même l’atterrissage, des murmures inquiets m’étaient parvenus sur cette ville dont les rues se noyaient dans les ombres des toxicomanes, la fumée de fentanyl et le chaos. J’attendais des foules aux yeux depuis longtemps avalés par les ténèbres, aux mains qui tressautaient comme tirées par des fils, aux jambes qui traînaient en laissant des traces dans la boue — des rues où le fentanyl flottait dans l’air, et la vie sombrait dans les seringues et les râles.
En atterrissant à Toronto, j’étais prêt à un apocalypse zombie tiré des rumeurs. Mais rien de tel. Dans le centre, des sans-abri apparaissaient, mais pas plus qu’ailleurs.
En revanche, les distances choquaient — immenses, comme des abîmes. Ici, on ne marche pas comme en Europe. Le taxi m’emmenait à l’hôtel, et la ville sombra rapidement dans l’obscurité. Nous nous enfoncions toujours plus dans la forêt et la sauvagerie, mais, comme je l’appris, c’était encore la ville. La banlieue de Toronto — Mississauga — ressemblait davantage à une dispersion de cottages séparés par des friches qu’à une vraie ville.
Toronto semblait cousu de morceaux disparates — d’époques, de pays et d’approches différentes, mais sans visage net. Banlieues aux cottages épars parmi les terrains vagues, blocs soviétiques mornes aux balcons écaillés, maisons victoriennes, complexes résidentiels modernes — et par-dessus tout, les jungles de pierre du quartier d’affaires, où les gratte-ciel de verre et de béton lacèrent le ciel. Pas l’Europe, avec ses siècles d’histoire. Toronto, c’est la praticité, l’économie, la migration.
En me promenant vers le lac Ontario, j’ai perdu la notion du temps. La lumière déclinante du jour et les ombres qui s’épaississaient finirent par me rappeler l’heure. Le ciel, passant du gris au noir bleuté, avala les misérables restes du soleil. Le vent hurla comme un vieux fantôme, et il fit soudain très froid, bien que ce fût encore septembre. Les étoiles ne brillaient pas, un nuage sombre voilait le ciel, et seules de rares éclairs au loin déchiraient les ténèbres. Le gel saisissait le corps, et je décidai qu’il était temps de rentrer. Après avoir longé le bord de l’eau, je débouchai sur un pont étrange — une arche blanche au-dessus de l’eau rappelant un dragon d’os. Son dos courbé, ses câbles comme des côtes, le grincement métallique sous les pas donnaient l’impression de marcher sur l’échine d’une bête figée au-dessus de l’embouchure de la rivière. Le pont semblait vivant — comme s’il allait se secouer et s’envoler dans le ciel.
L’heure approchait de la nuit. Mon hôtel était en périphérie de Mississauga — donc même pas à Toronto —, et le froid glacial transperçait déjà jusqu’aux os. Le téléphone était presque déchargé, pas de chargeur. J’ai atteint le métro tant bien que mal, pris la bonne ligne, suis descendu — et compris immédiatement que je m’étais trompé. Ce n’était pas la bonne station. Je me retrouvais dans un quartier inconnu, ou plutôt dans une autre ville. Le téléphone rendit l’âme, et je restai seul au milieu d’un vide sombre où tout se ressemblait, sans vie et étranger.
Les locaux parlaient en hindi ou avec un accent tel que les mots glissaient sans s’accrocher — impossible d’appeler un taxi ni de comprendre où allaient les bus. Sur trois bus, en pleine nuit, j’ai fini par atteindre Mississauga et me suis retrouvé avec une foule d’Indiens à attendre le mien. Le froid devint presque inhumain — l’hiver véritable s’installait. Au loin, des phares de bus clignotèrent. J’allais monter, mais une Indienne à côté de moi pointa la carte et dit qu’il allait dans la direction opposée — vers Toronto. Par miracle, le mien arriva au même moment, et je m’y engouffrai, claquant des dents. Ainsi, j’ai regagné l’hôtel.
Mi-septembre, mon anniversaire. Et où le fêter ? Évidemment, aux chutes du Niagara. Le flux légendaire, à seulement deux heures de Toronto, n’était pas qu’un appât touristique — il y avait en lui quelque chose d’ancien, de mythique. Sa puissance promettait une initiation — comme un rituel chamanique qui secouerait l’âme.
D’abord, de multiples correspondances — bus, train. Mais quand j’étais presque arrivé, le train fit soudain demi-tour. Il fallut reprendre un bus — les chutes ne se laissaient pas approcher facilement. À mon arrivée à Niagara Falls, un son étrange m’enveloppa aussitôt — à la fois lointain et proche, comme s’il ne venait pas de l’air, mais de la terre elle-même ou du temps. Plus je m’approchais, plus le bruit se muait en rugissement, comme si des mains puissantes déchiraient l’espace. Les chutes n’étaient pas encore visibles, mais leur voix emplissait déjà tout.
Enfin, je vis d’immenses cascades d’eau d’un blanc éblouissant, semblant couler vers l’infini, formant une série de chutes. Devant moi s’ouvrit un vide terrifiant — dans l’au-delà, hors de toute limite. Au milieu des vagues blanches de cet au-delà flottaient de petits bateaux, comme glissant dans la gueule de Charybde — l’antique tourbillon qui aspire tout dans l’abîme de l’oubli.
Mais cela ne me suffisait pas. Je voulais ressentir toute la puissance ancestrale des chutes sur moi. J’aurais pu choisir le bateau, mais il ne s’approchait pas directement du mur d’eau — trop dangereux. À la place, je décidai d’entrer dans les chutes, de passer par les tunnels et de me retrouver au cœur même de leur élément puissant — là où le rugissement de l’eau atteignait une telle intensité qu’il étouffait tout, et où un brouillard dense de gouttelettes minuscules m’enveloppait comme un océan blanc compact, effaçant les frontières de la réalité.
Les chamans locaux croyaient qu’un esprit vivait dans ce brouillard, et les chutes semblaient effectivement un être vivant.
L’obscurité tombait vite — il fallait attraper le dernier bus pour Mississauga. En me frayant un chemin vers l’arrêt, je m’étonnais du contraste entre Niagara Falls et les chutes. La ville vibrait de néons et de musique, comme un carnaval sans fin qui ne connaissait pas la fatigue. Des tentes en plastique pleines de souvenirs brillaient sous les feux d’artifice, les attractions grondaient comme des jouets gigantesques. Ça sentait le pop-corn et l’essence, les rires d’enfants se mêlaient aux accordéons. Les enseignes clignotantes des casinos, les rabatteurs hurlant pour les « meilleurs tours » — tout se transformait en cirque dément. Je courais, sentant cette agitation foraine étouffer le rugissement des chutes. Comme si l’élément ancestral se perdait dans cette joie en plastique.
Le voyage touchait à sa fin, et je voulais le conclure par quelque chose comme une initiation. Mon ami, avec qui nous nous étions baignés en Méditerranée, m’avait raconté comment, un jour à Toronto, il avait essayé des champignons miracles. À un moment, il avait complètement perdu la tête — courant dans les rues comme un possédé, se roulant par terre, bavant, jusqu’à ce que l’ambulance l’emporte. J’étais sûr que cela ne m’arriverait pas.
J’ai toujours été attiré par l’au-delà. LSD, champignons — oui, ce n’est que de la chimie, des illusions de perception, mais parfois c’est précisément par eux qu’on élargit les frontières de l’ordinaire. Ce qui m’importait n’était pas le divertissement, mais le moment où peur, risque et extase te confrontent à quelque chose d’authentique. Il semble que la vraie vie commence là où apparaît la tension, l’acuité intérieure — quand quelque chose d’important est en jeu.
Cela pouvait être n’importe quoi — des montagnes, une route sans carte ou un changement intérieur. Tout ce qui donne une chance de sentir le monde autrement, de l’autre côté — comme si la réalité habituelle se « dédoublait » soudain, et que dans la fissure entre les couches surgissait quelque chose de nouveau. Sans doute, je capte simplement ces moments — symboles étranges, musique, lumière, ces vibrations subtiles où commence quelque chose de vrai.
Pour voir ce qui se trouve au-delà du monde habituel, il faut un rituel chamanique — quelqu’un ou quelque chose, un guide entre les mondes. À Toronto, j’étais seul, et ce guide ne pouvait être que l’Enseignant d’or.
L’Enseignant d’or se révéla être un champignon hallucinogène incroyablement puissant, et il n’y avait personne pour me surveiller. Cette expérience a failli me tuer. Plus tard, en fouillant longuement internet, j’ai compris : cette dose était mortelle ou, au minimum, pouvait briser la psyché pour toujours.
Tout commença innocemment. Je suis presque insensible aux hallucinogènes et pensais que l’Enseignant d’or répondrait simplement à mes questions, m’enseignerait quelque chose, ouvrirait une porte sur un autre monde. J’étais prêt à tout — l’enfer, les cénobites, la sortie du corps. Mais le champignon savait son affaire et me porta un vrai coup au plexus — droit dans mon point faible.
Je suis allé au parc. J’ai mangé quelques champignons. Aucun effet. J’ai attendu. Rien ne se passait. Je sentais finement tout autour de moi et savais depuis longtemps que les champignons n’agissaient presque pas sur moi. Finalement, j’ai mangé… presque tout — une vingtaine.
Aucune hallucination, aucun monstre — la réalité n’a pas bronché. Mais à chaque minute, le corps perdait le contrôle, se paralysait de plus en plus, le temps ralentissait, et le cerveau semblait s’éteindre. J’étais mentalement prêt, mais je sentais qu’une vague meurtrière, une tempête de conscience, était encore à venir. Il fallait filer du parc au plus vite.
Les problèmes commencèrent déjà là. Mississauga est par endroits un labyrinthe de cottages. En descendant l’allée, j’attendais un passage entre les maisons, comme sur la carte. Il n’y était pas. Impasse. Le tsunami prêt à balayer ma conscience pouvait frapper à tout moment. Finalement, j’ai repéré un petit passage entre les maisons, je m’y suis faufilé, j’ai atteint la route et suis arrivé à l’hôtel.
À cet instant, le neuvième vague frappa ma conscience. Ce n’était absolument pas un « simple dialogue » avec le champignon — le cerveau fonctionnait de plus en plus faiblement, et je sentais clairement que je mourais intellectuellement, me transformant en parfait idiot — sans exagération. J’ai cessé de comprendre où j’étais, mais je sentais que quelque chose clochait, que je devenais stupide. Le pire, c’est que j’étais conscient que ma conscience se brisait, et rien ne pouvait aider.
Au début, j’aurais encore pu appeler les urgences, mais bientôt il fut trop tard — je ne pouvais plus parler. Aucun remède habituel ne fonctionnait cette fois. J’ai bu de l’eau — en vain. Pris une douche, mais je ne voyais que des éclairs scintiller dans l’obscurité et des étincelles bouger, ou peut-être des atomes. J’essayais de dormir, de me détendre — impossible. L’Enseignant d’or ne me lâchait pas, m’avait capturé entièrement. Et ce n’était pas le pire.
Je savais qu’avec le LSD ou les champignons, le temps ralentit, mais cette fois c’était bien pire. Je suis devenu le héros d’une nouvelle de King — « Jaunt », où le garçon, au lieu de s’endormir pendant la téléportation vers Mars, tricha et ne respira pas le gaz. Pour lui, une seconde s’étira en milliards d’années — milliards d’années dans un vide infini. Il revint changé, sa conscience n’avait pas supporté l’éternité et était devenue folle pour toujours. J’étais tombé dans le même abîme temporel. Bien que seulement deux heures se soient écoulées. Par moments, je revenais, mais ensuite une vague étrange me submergeait. Au bout de deux heures, je commençais à émerger plus souvent, reprenant progressivement le contrôle du corps. C’était une lutte étrange — ma logique contre la folie totale. Finalement, la conscience revint pleinement, mais l’effet des champignons persistait. J’avais l’impression d’avoir passé une initiation — si c’en était une. L’Enseignant d’or m’avait donné une leçon.
Ce n’était pas une simple métaphore — c’était une rencontre réelle, vivante avec la mort, la peur et la désintégration de la conscience. Ce que les chamans appellent « démembrement » — le moment où tu reviens changé, ou ne reviens pas du tout. Et je suis revenu.
Bien que mon ego se soit réduit en poussière, j’étais prêt à regarder au-delà — hors de ses limites. Ce n’est pas simplement la recherche de sensations fortes. C’est la quête de la frontière où le « je » disparaît, et où surgit quelque chose de plus grand, sans nom. À cet instant, tu deviens un explorateur des ténèbres — à la lisière des mondes, où la « nuit noire de l’âme » n’est pas seulement une épreuve, mais une porte vers l’inconnu.
**Le lendemain matin, il me restait cinq champignons.**
Après une telle horreur transcendantale, n’importe qui d’autre les aurait probablement jetés.
Mais la peur n’était plus là. Tout ce qui devait arriver était déjà arrivé.
J’ai décidé que l’effet serait minimal, et je les ai mangés.
L’initiation était achevée.
Je pouvais rentrer en Europe.
Il était temps de rentrer. Je pensais que tous les problèmes étaient derrière moi — deux transits, et me voilà à Cologne. Mais dans la nuit, arrivé aux Açores au milieu de l’océan, j’appris avec horreur que mes billets n’étaient pas valables. La zone de transit à Londres avait été supprimée, et à l’arrivée m’attendait une boucle entre les frontières. Je me transformais en héros du film *Le Terminal*. Voler plus loin — impossible. Sortir en ville — impossible. Revenir en arrière — impossible aussi, il fallait un visa même pour la zone de transit de l’aéroport de Londres. J’étais dans une zone nulle — ni ici ni là, sans droit d’avancer ou de reculer.
Il fallut repenser tout l’itinéraire et voler vers Lisbonne, puis les Baléares près de l’Espagne. Mais le vol suivant n’était qu’au matin, et il n’y avait nulle part où dormir. Le temps était magnifique, et je décidai de me promener dans Ponta Delgada nocturne. Les Açores, perdues au milieu de l’Atlantique, étaient entourées d’un océan infini. La ville, plongée dans un silence envoûtant, semblait un havre au bout du monde. Le centre, surtout le front de mer, vivait de lumières, de voix et d’arômes. L’architecture portugaise ancienne s’animait la nuit : façades blanches aux encadrements de pierre sombre, balcons courbes, rampes en fer forgé, arcades, églises — tout flottait au-dessus des pavés, imprégné d’histoire séculaire. Basses maisons aux encadrements de fenêtres bleu vif ou vert, volets sculptés, rues en pierre de taille, balcons garnis de géraniums et de vignes. Au centre, églises baroques et imposants bâtiments de pierre aux arcades et colonnes ajoutaient à la ville un charme ancien. J’avais l’impression d’avoir mis le pied dans un Lisbonne miniature. Parfois, un scooter déchirait le silence, mais son bruit se noyait dans le frisson des palmiers.
Peu à peu, les cafés fermaient, les gens semblaient se dissoudre. Je m’assis près de buissons et remarquai soudain de gros animaux fouillant dedans. C’était un signe clair — il était temps de retourner à l’aéroport. J’attendis le matin et l’ouverture du terminal ; l’après-midi, j’étais à Lisbonne, et le soir, de nouveau sur une île, à Majorque.
Il restait du temps avant l’avion, et j’eus envie d’explorer Palma, capitale de Majorque, l’une des Baléares. D’abord, la ville semblait un port méridional ordinaire : remparts, ruelles médiévales — et comment Palma sans palmiers qui se balançaient au quai. Au rivage, bateaux et navires — tirés sur le sable ou amarrés aux bollards. Mais au-dessus de tout dominait quelque chose d’incroyable. L’obscurité du ciel était transpercée par une cathédrale illuminée — ou peut-être une forteresse. Elle était si gigantesque qu’elle se fondait dans l’abîme noir du ciel nocturne. D’abord, on aurait dit que ce n’était pas un bâtiment, mais une falaise de pierre — œuvre de géants disparus dans des temps immémoriaux. Quelque chose de si ancien qu’on ne pouvait comprendre de quoi il était fait.
Dans une légère brume et une lumière spectrale, la cathédrale de Palma paraissait extrêmement sinistre la nuit. Murs massifs et haute tour inspiraient la peur. Fenêtres étroites, contreforts et innombrables détails de pierre donnaient l’impression de quelque chose d’ancien et de menaçant. Dans cette lumière, la cathédrale ressemblait davantage à un classique repaire de vampires — comme on les montre souvent dans les films et les jeux.
Derrière la « citadelle des vampires » commençait la vieille ville. Des ruelles étroites descendaient vers la lumière des réverbères et les ombres des platanes. J’eus immédiatement un sentiment de déjà-vu. Façades de pierre claire, larges boulevards droits, balcons en fer forgé torsadé — tout respirait le sud, mais dans les lignes et proportions se sentait l’esprit de la classique marseillaise : même rythme strict, même tentative d’instaurer l’ordre dans le chaos de la vieille ville, mais dans une version plus détendue, méditerranéenne. L’air marin tiède et la légère humidité nocturne créaient cette sensation typique du sud de silence doux et nonchalant. Mon voyage semblait avoir fait un cercle et se boucler, comme si j’étais revenu là où tout avait commencé, à Marseille. Même vent salé, mêmes ombres qui me narguaient alors, me regardaient maintenant depuis Palma.
Deux heures plus tard m’attendait l’avion. Comme par malchance, il n’y avait presque personne dans la rue, et ceux que je croisais ne parlaient pas anglais. Il devint évident : plus de bus pour l’aéroport, et il faudrait marcher longtemps pour revenir. J’avais le temps. Je traversai rapidement une dispersion de villages, leurs ruelles sombres et maisons endormies. Mais près de l’aéroport, je tombai dans une impasse — la route était barrée. Le seul chemin vers l’aéroport était extrêmement dangereux, par l’autoroute. Pas de trottoirs, les voitures filaient à une vitesse folle, et la seule lumière venait de leurs phares qui lacéraient l’obscurité. La simple promenade était finie. Autour — ténèbres absolues, seuls les feux des voitures scintillaient comme un essaim de lucioles. Je rassemblai mon courage, attendis que les lumières disparaissent un instant, et fonçai à travers la route.
Ce sprint dans l’obscurité devint une ligne — le dernier épreuve.